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Une Loge au XVIII siècle

Une Loge au XVIII siècle

La Franc-maçonnerie introduite par les ex-agents français à Londres

Au début de Septembre 1734, comme le rapporte le « Saint-James Evening Post » du 7, Sa Grâce la duchesse de Portsmouth donne chez elle à Paris une réception assez particulière : une tenue de loge au cours de laquelle le duc de Richmond assisté du président Montesquieu, du brigadier Churchill, d'Edouard Young, Esquire, et de Walter Strickland, Esquire, reçoit plusieurs personnes de qualité dans cette très ancienne et honorable société.

Ce n'était pas la première fois qu'à Paris semblable évènement se produisait, puisque le 3 avril 1732 déjà, la loge Au Louis d'Argent existant chez le restaurateur anglais Hure depuis le 12 juin 1725, avait reçu de Londres, par lettres patentes, sa constitution. Dès lors, ces fondations vont se multipliant bon train. Le 12 août 1735, ce même duc de Richmond installait une loge bleue en son château de la Verrerie d'Aubigny et le 20 septembre de cette même année, une tenue des plus solennelles avait lieu en l'hôtel de Bussy, toujours en présence du duc et du Dr. Desaguliers, ex-Grand Maître de l'Ordre, venu spécialement de Londres. Le comte de Waldegrave, ambassadeur de Sa Majesté britannique, le président de Montesquieu, le marquis de Lornovin, lord Dursley, fils du comte de Berkeley, l'honorable Fitz-Williams, MM. Khnight père et fils, le Dr. Wickman, entre autres, assistaient à la réception du duc de Kingston, du comte de Saint-Florentin, Secrétaire d'État de S. M. Très Chrétienne, de Lord Shuton (Chewton) fils de Lord Waldegrave, de MM. Pelham, Arminger, Colton et Clément.

Pour compléter les présentations, précisons que le duc de Richmond, Grand-Maître de la Franc-Maçonnerie anglaise, était le fils de cette Louise de Keroualle, jadis chargée par Louis XIV de surveiller les Stuarts et qui, maîtresse tour à tour de Charles II et de Jacques II, devint à ce titre duchesse de Portsmouth avant de se rallier, après l'avènement de Guillaume III, au clan orangiste. Ainsi l'Angleterre, par une délicate attention, retournait à la France ses anciens agents chez elle, flanqués du grave président de Montesquieu, déjà initié à Londres le 16 mai 1730.

Les Loges ∴ spéculatives sous contrôle orangiste

Définitivement maîtres de l'Angleterre après le coup d'État de 1688, les Rose-Croix après avoir éliminé les loges jacobites, ont en effet réorganisé la Maçonnerie anglaise pour en faire le centre d'un mouvement universel.
À l'exemple d'Elias Ashmole et à la faveur des révolutions d'Angleterre, Rose-Croix, savants et nobles, avaient été nombreux à pénétrer dans les loges de la Maçonnerie opérative, afin d'y bénéficier du droit de réunion, dont seuls jouissaient alors les corps de métier. Les premiers à être acceptés avaient été les grands seigneurs, protecteurs des loges, bientôt suivis de membres de la Real Society, de l'Académie, et de Rose-Croix qui, peu à peu, transformèrent la Maçonnerie de Masons Hall en société spéculative dont ils réformèrent les grades d'apprenti et de compagnon-maître, respectivement en 1646 et 1650. Conservateur du Musée d'Ashmole et professeur de chimie à Oxford, Robert Plot note en 1686 dans « l'histoire naturelle du Staffordshire » que, dans ce comté de nombreuses personnes, même de haut rang, se font recevoir dans le fellowship de la Society of Freemasons.

À partir de 1640 surtout, les loges d'Écosse avaient connu le même phénomène. À Mary's Chapel d'Edimbourg — où John Boswell avait été accepté dès le 8 juin 1600, et le Quartier-Maître Robert Moray le 20 mai 1641 — pénétrèrent successivement le laird d'Auchinlech, le vicomte Canada (fils aîné du comte de Stirling). sir Anthony Alexander, sir Alexander Strachan, le général Alexander Hamilton. Et, le mouvement s'accélérant en 1670, les trois-quarts des membres de la loge d'Aberdeen seront des non-professionnels. En attendant que l'Ordre de Saint-André du Chardon soit rétabli par Jacques III en 1685.
Simultanément, la Franc-Maçonnerie se hiérarchise. Le 17 décembre 1663, un Grand-Maître est élu. Dans ces fonctions se succèdent : Henry Jermyn, comte de Saint Alban, sous la présidence de Charles II, puis Thomas Savage, comte Rivers (1666), Georges Villiers, duc de Buckingham (1674), Henry Benoît, comte d'Arlington (1679) et sir Christopher Wren, l'architecte de Saint Paul de Londres (1685 et 1698-1702), jacobite convaincu. Ce sera enfin Charles Lennox, duc de Richmond, en 1695.

Pour soutenir la cause des Stuarts, depuis Jacques Ier, des loges ont été créées dans les régiments. Il en existe même en France : celle des Gardes irlandaises de Saint-Germain, fondée le 25 mars 1688 par le colonel Darrington ; plus tard, celle d'Aubigny, chez la duchesse de Portsmouth, qui aura pour Grands-Maîtres, en 1735, Jacques-Hector Mac Lean et, en 1736, Charles Radclyffe, lord Derwentwater (ami de Ramsay) qui sera exécuté en 1746 en Angleterre. Victorieux en 1688, le clan orangiste épure et centralise la Maçonnerie, tandis qu'il en élargit le recrutement pour en faire l'armature du régime. À partir de 1691, affirme Samuel Pritchard les nobles, les commerçants, les gens de loi affluent (« Masonry dissected », Londres, 1730). La plus ancienne loge de maçons acceptés de Londres, À l'Oie et au Gril, remonte à cette année. En 1694, Guillaume d'Orange réforme les statuts de l'Ordre et biffe l'allégeance à la Sainte-Église tout en conservant la croyance en Dieu. En 1703, la loge de Saint Paul précise les conditions d'admission des maçons acceptés, pratique depuis longtemps courante chez elle.

Dotée de Constitutions, la Franc-Maçonnerie essaime

Bientôt, à Londres, l'autorité se concentre. À la Saint-Jean d'été, 24 juin 1717, quatre loges, qui se réunissaient À l'Oie et au Gril, À la Couronne, Au Pommier, Au Grand Verre et à la Grappe de Raisin, fusionnent et élisent un Grand-Maître : Antoine Sayer, maçon-opératif d'origine hétérodoxe ; le menuisier Jacob Lamball et le capitaine John Elliott sont nommés Grands-Surveillants. À Antoine Sayer succéderont comme Grands-Maîtres un autre maçon opératif, mais probablement Rose-Croix, George Mayne, et le pasteur Desaguliers. La Grande Loge d'Angleterre Mère Grande Loge du Monde est fondée. À un moment fort bien choisi d'ailleurs ; les traités du 28 novembre 1716 avec la France, du 4 janvier. 1717 avec la Hollande et du 2 août 1718 avec l'Empereur viennent de permettre à la Grande Bretagne de neutraliser l'Espagne et de mettre la main sur la politique extérieure de la France, grâce à la complicité du Régent, duc d'Orléans, et à la vénalité de son ministre, l'abbé Dubois, homme-lige des banquiers des Pays-Bas.

Dotée d'un chef suprême, la Contre-Église, avant de répandre sa doctrine, doit fixer son Credo. C'est l'objet des Constitutions mises à l'étude par décision du Grand-Maître, duc de Montague et de seize loges réunies en convent en 1721, et adoptées le 17 janvier 1723 par les 24 loges affiliées. Deux hommes surtout y travaillèrent, les pasteurs Anderson et Desaguliers. Le premier leur donna un nom qui n'était pas sans tache. La « London Daily Post » du 29 mars 1739, le présentait en effet comme un très facétieux compagnon, à qui l'on prêtait (les aventures dans des tripotages financiers, précise le dictionnaire biographique des Écossais éminents de Chambers, monnaie, somme toute, assez courante à l'époque. Quant à Jean-Théophile Desaguliers, né à La Rochelle le 13 mars 1683, fils d'un pasteur calviniste émigré en Angleterre après la révocation de l'édit de Nantes, en Novembre 1692, il était fort bien en cour. Chef spirituel des réfugiés français, protégé de l'évêque de Londres Compton, il avait manifesté son dévouement à sa patrie d'adoption, dès 1711, en traduisant le traité d'Ozanam sur la guerre de siège, afin de faciliter la tâche de Marlborough, qui attaquait les places des Flandres. Deux ans plus tard, le grand Newton, président de la Société Royale des Sciences, le reçut dans son cénacle en Juillet 1714 et il se fit le vulgarisateur de la théorie de la gravitation universelle. Le roi George Ier l'accueillit à Hampton Court et le pensionna. Son successeur George II fit de même, et le nomma chapelain du prince de Galles.

Élu Grand-Maître de la Maçonnerie en 1719, c'est lui surtout qui prépara la seconde édition des Constitutions en 1738, qui institua trois grades empruntés à la Maçonnerie écossaise en 1723). au lieu de deux, fixa la liturgie, codifia les rites et régla le fonctionnement de l'organisation. Pour la mieux étayer, il la compléta Or un fonds de secours dont il se fit un puissant moyen d'action, et lui assura l'appui de la dynastie de Hanovre et de la gentry. Le 5 novembre 1737, il conférait de ses mains à Frédéric, prince de Galles, les deux premiers grades. Et les plus grands seigneurs d'Angleterre lui succédèrent comme Grands-Martres, trois d'entre eux, en 1722. 1724, et 1725 le gardèrent à leur côté comme adjoint deputy. Au duc de Montague parvint à succéder par surprise. Philippe, duc de Wharton, dont le père Thomas, marquis de Malmesbury, avait pris une part active au mouvement orangiste et organisé le parti whig, libéral, entre 1700 et 1715. Bien qu'opposant-né, le fils était comme le père un parfait représentant de la gentry corrompue de l'époque. Fondateur du Hell Fire Club (le Club du Feu de l'Enfer), il était aussi débauché que son père avait été mécréant, menteur et vénal. Ce qui ne les empêchait pas de dauber la corruption qui rongeait la monarchie de Hanovre. Mais son élection irrégulière, le 24 juin 1722, ayant soulevé trop de protestations, il se résigna à céder la place au comte de Dalkeith en 1723, puis s'en repentit, voulut se représenter, mais échoua de quelques voix. Vinrent ensuite les ducs de Richmond (le 18 avril 1724) puis lord Paisley, le comte d'Inchiquin, lord Colrane, le vicomte de Kingston pour en arriver à Thomas, duc de Norfolk, maréchal d'Angleterre, fine fleur de la noblesse. Et le défilé de l'armorial britannique se poursuivit avec Lord Lovai, le vicomte de Montague, le comte de Strathmore, le vicomte de Waymouth, le comte de Loudon (1736) qui commanda les troupes britanniques en Amérique pendant la guerre de Sept Ans, le comte de Darnley, le marquis de Carnavon, fils du duc de Chandos, le comte de Norton, lord Ward (Jacques Douglas, embastillé par d'Argenson, d'Octobre à Décembre 1746, pour s'être trouvé à Lorient en 1743, lors de l'attaque de ce port par la flotte anglaise), et cet original de lord Byron, le débauché qui conserva ses fonctions de 1747 à 1752.

Ce lustre ne pouvait que contribuer à l'expansion des loges à l'étranger. Prenant pour points d'appui missions diplomatiques, comptoirs commerciaux et bastions militaires d'outre-mer, cette extension fut rapide. Tandis que la Grande Loge d'Irlande, tout en maintenant son autonomie en 1729, adoptait les Constitutions d'Anderson, que la Grande loge d'Écosse suivait son exemple en 1736, et que la très ancienne loge d'York résistait encore à l'invasion des spéculatifs, la Franc-Maçonnerie pénétrait partout sur le continent.
Dans les Pays-Bas, des loges voient le jour à Mons en 1721, à Gand en 1722. En. 1731, en Hollande, Desaguliers en personne confère les deux premiers grades à François de Habsbourg, duc de Lorraine, futur grand-duc de Toscane, mari de Marie-Thérèse, empereur du saint-Empire romain germanique. Dans la péninsule ibérique, le duc de Wharton crée une loge à Madrid en 1728. Une autre se fonde à Gibraltar l'année suivante. Puis à Lisbonne, en 1735. Loges contre lesquelles les gouvernements de l'Espagne et du Portugal réagiront rapidement avec énergie.

En Italie, sir Charles Sackville établit à Florence, en 1732-33 une loge qui un moment interdite par Gaston de Médicis en 1737, fut bientôt tolérée par François de Lorraine. À Rome, une loge anglaise de rite écossais voit le jour entre 1733 et 1737. 1 ne autre, à Ferrare, fait l'objet, cette même année, d'une enquête pontificale, pour avoir reçu des Juifs. Vient ensuite le tour de l'Europe du nord, la Russie en 1737 (sur l'initiative du général lord James Keith), la Suède avant 1737, Copenhague en 1743. Et de l'Europe centrale : Genève en 1737, l'Allemagne où la pénétration se fait par Hambourg. La loge Absalon y est fondée le 6 décembre 1737 avec une patente de la Grande Loge de Londres. Par elle, le futur Frédéric. Il est initié à Brunswick le 14 août 1738. Devenu roi, il fonde en 1740 à Berlin, les Trois Globes, qui prend le titre de Grand-Mère Loge en 1744. Des Filiales naissent à Bayreuth et Meiningen en 1741, à Brunswick en 1744, à Hanovre en 1746, à Goettingen en 1747, tandis que Francfort, la ville des élections impériales, reçoit directement ses patentes de la Grande Loge de Londres en 1742, et qu'une loge de la Stricte Observance est fondée à Prague en 1749. Les Constitutions d'Anderson, traduites en allemand en 1741, régissent tout ce réseau, où la langue en usage dans les tenues est le français. Il en est de même à Dresde, où Rutowski a fondé, dès 1738, les Trois Aigles et en Pologne, où, sous le règne de Frédéric Auguste II de Saxe, à part celle de Winiesvitz en Volhynie, ouverte en 1742 par le prince Jablonovski, ce sont les Français François Longchamp (les Trois frères à Varsovie en 1744, les Trois Déesses à Lvov en 1747) et de Thoux de Salverte (Au Bon Pasteur à Varsovie en 1749), qui créèrent les loges les plus importantes.

Les colonies anglaises ne sont pas non plus en reste : une loge bleue ouvre ses portes au Bengale en 1729, tandis que l'Amérique suit, dès le début, le mouvement de l'Angleterre. En 1717, il existe à Philadelphie et à Boston des loges qui deviendront régulières, la première en 1731, la seconde en 1733. La version américaine des Constitutions d'Anderson, préparée par les soins de Franklin, verra le jour en 1734.

 

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La face cachée de l'Histoire moderne - Jean Lombard Coeurderoy 

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