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LA FRANC-MAÇONNERIE ÉTEND SON RÈGNE (Quatrième partie)

Le Grand-Orient unifie la Franc-maçonnerie en France

Par contre, la Maçonnerie française, passée la crise de croissance qui correspond à la Grande-Maîtrise du comte de Clermont (1743-1771) s'apprête à s'unifier pour de bon, à la veille du mouvement d'indépendance américaine, qui risque de couper la France de l'Angleterre, une direction apparemment nationale est en effet nécessaire : ce sera le Grand Orient. Il n'est pas inutile de souligner ces réformes administratives qui, comme c'était déjà le cas de la Grande Loge, trois ans avant la guerre de Succession d Autriche, précèdent de peu les grands événements politiques. La Maçonnerie a beau avoir son centre à Londres, elle n'est pas seulement au service d'intérêts anglais. Il ne convient pas de l'oublier, et le soulèvement des colonies américaines ne va pas tarder à en administrer la preuve.
Tandis que la Grande Loge de Londres accepte en 1768 de renouer ses relations avec les loges de Paris divisées, l'activité maçonnique ne cesse de progresser en province et la mort du comte de Clermont, le 16 juin 1771 facilite la réforme projetée. Elle porte à la tête de la Maçonnerie avec l'appui des Lacornards, comme Grand-Maître, le futur chef de la branche cadette, Philippe d'Orléans, duc de Chartres, assisté comme Administrateur général d'Anne-Charles-Sigismond de Montmorency, duc de Luxembourg (24 juin 1771). L'union de la Grande Loge de France et du Souverain Conseil des Empereurs d'Orient et d'Occident, obtenue le 9 août 1772, si elle ne réalise pas la fusion complète avec la Grande Loge écossaise et d'innombrables autres sectes, permet du moins la fondation du Grand-Orient (24 décembre 1772-26 mai 1773). Conformément aux statuts approuvés le 26 juin 1,773, les membres du Conseil de l'Ordre seront en partie nommés par le Grand-Maître — certains à vie — et en partie élus par les loges de Paris et de province, au nombre d'environ trois cents. Une assemblée délibérante élue, le Convent, composée de vénérables ou de députés des loges, exercera le pouvoir législatif dans l'Ordre. Et, par mesure de discipline, les tenues sont interdites dans les cabarets, le nombre de loges de table réduit, l'entrée des loges fermée aux gens de maison et aux artisans non reçus maîtres dans leur métier. Par contre, galants, les Francs-Maçons se décident à admettre les dames à leurs travaux. Le chevalier de Beauchêne l'avait proposé en 1744. C'est chose faite en 1774. Sous la houlette de la duchesse de Bourbon. Grande-Maîtresse en 1775, puis de la princesse de Lamballe en 1780, des ateliers s'ouvrent avec quatre grades : apprentie, maîtresse et maîtresse parfaite.

À l'heure de l'indépendance américaine

Synchronisation parfaite des manoeuvres : le 24 mai 1773, le Grand Orient voit le jour, le 16 décembre 1773 se déclenche à Boston le mouvement d'indépendance américaine. Écoutons Mr Bernard Faï, l'historien de la F ∴ M ∴ (p. 21 1) nous en conter le premier incident : « Or, le jeudi 16 décembre 1773, la loge de Saint André se réunit à la Taverne du Dragon Vert : mais elle ne put pas tenir séance, son ordre du jour le constate. Pendant qu'elle était occupée à ne pas tenir séance et que le club politique y était aussi réuni, un groupe d'Indiens rouges et bariolés que l'on n'avait pas vus entrer dans la taverne, en sortit tumultueusement, se précipitèrent sur les quais, prirent des chaloupes et envahirent les trois navires anglais, où en quelques instants ils organisèrent un pillage systématique et complet. Ils jetèrent les trois cent quarante deux caisses de thé à la nier, sans que les équipages aient pu s'y opposer et sans que les forces anglaises aient eu le temps d'intervenir. Puis ils reprirent leurs chaloupes, regagnèrent les quais et on les vit entrer à la taverne. Ce devaient être des Indiens magiques car jamais on ne les en vit sortir. On vit seulement sortir de la taverne les membres de la loge de Saint André, qui s'étaient réunis pour ne pas tenir séance, comme l'indique le procès verbal ».
L'émeute du thé (venant après une première révolte contre le gouverneur, sir Edmund Andross en 1689 et une sanglante échauffourée, qui avait fait cinq tués, le 5 mars 1770) avait été précédée d'une longue préparation maçonnique, tendant à réaliser l'unité des diverses colonies d'origine britannique. Créée en 1717, la loge de Philadelphie avait été reconnue en 1731 par la Grande Loge de Londres et le duc de Norfolk avait délégué Daniel Coxe comme Grand-Maître de celle de Boston. De là, l'Ordre s'était répandu dans les provinces, pénétrant en Géorgie en 1734, au New Hampshire en 1736, à New York en 1737, en Virginie en 1743, en Rhode Island en 1749, en Maryland, au Connecticut en 1750, en Caroline du nord en 1753. En 1759, une loge de Boston obtint de la Grande Loge d'Écosse une charte, qu'elle sollicitait depuis 1754. Réunissant les élément les plus jeunes et les plus avancés, d'autres loges, dites d'Anciens, se multipliaient aux colonies.

Loges d'Anciens et Franklin inspirent les Insurgents

Tandis qu'en Angleterre la Maçonnerie régulière s'identifiait de plus en plus, non seulement à la gentry mais à la dynastie hanovrienne, qu'au duc de Manchester (1777-1782) succédaient jusqu'en 1790 le duc de Cumberland, fils du Prince de Galles et frère de George III, puis jusqu'en 1813, le prince de Galles lui-même, l'irlandais Laurence Dermott s'était fait le promoteur d'une Maçonnerie moins aristocratique et d'opinions plus avancées : , les loges d'Anciens. (of Antient Masons). Heureuse de faire pièce à leur hautaine suzeraine de Londres, les Grandes Loges d'Écosse et d'Irlande l'avaient aidé. De sorte qu'il réunit sous son obédience douze loges en 1753, trente-six en 1760, cent en 1766 et cent quatre vingt dix sept en 1771, avec pour Grands-Maîtres Robert Turner, Richard Vaughan, le comte de Blessington (1756-60) et, entre autres, les ducs d'Atholl père (1775-1781) et fils (1791-1813). Ce dernier devait parvenir à rétablir l'unité avec la Maçonnerie régulière.
Telles étaient les loges d'Anciens qui pénétraient en Amérique, Benjamin Franklin utilisa l'ensemble de ces réseaux pour préparer les voies de la Confédération. D'une moralité assez lâche, puisqu'on l'accusait de s'être approprié une somme qu'un homme de Rhode Island l'avait chargé de toucher pour lui, c'est un peu par effraction qu'il s'était introduit dans l'Ordre. Comme la loge de Philadelphie tardait à l'inviter, imprimeur de métier, il publia sur ses travaux dans sa feuille locale, la « Gazette de Pennsylvanie » un article particulièrement sarcastique (8 décembre 1730). La loge comprit et l'initia. Ce fut le début de sa brillante carrière : Grand-Maître de Pennsylvanie en Juin 1734, G ∴ M ∴ provincial en 1749, G ∴ M ∴ adjoint en 1750 et de nouveau en 1760, membre d'honneur de nombreuses loges anglaises et françaises avant de remplir-suprême consécration — l'office de Vénérable de la Loge des Neuf Soeurs à Paris en 1782.
Ses fonctions de maître des Postes lui permettent de parcourir le pays et de tisser des liens entre les diverses colonies. En 1754, il présente un plan de Confédération à leurs représentants réunis au congrès d'Albany. Fonde à Philadelphie une Société philosophique américaine. Multiplie les contacts avec les journaux maçonniques qui couvrent le pays, en tête, à New–York, le journal de Zeuger et, en Nouvelle Angleterre, la « Gazette de Boston ». De 1750 à 1770, les principaux chefs du mouvement, Benjamin Franklin, le colonel Washington, John Hancock, James Otis, mènent une violente campagne contre la prétention du Parlement anglais d'imposer son autorité aux colonies d'outre-mer et revendiquent pour eux-mêmes le droit d'élire leurs représentants et de voter l'impôt, conformément aux principes proclamés à leur avènement par les dynasties d'Orange et de Hanovre.

La loge de Saint André de Boston, présidée par le chirurgien Joseph Warren, secondé par Paul Revers, reconnue en 1769 comme Grande Loge provinciale par la Grande Loge d'Edimbourg, était doublée d'un club politique radical, le North End Caucus. C'est elle qui menait le jeu en Nouvelle Angleterre et qui lançant ses Peaux-Rouges à l'assaut des ballots de thé anglais de Boston, déclencha la révolte des colonies et la guerre d'indépendance américaine.
Bientôt, la Déclaration d'indépendance, proclamée par Thomas Jefferson, le 4 juillet 1776, allait offrir un idéal nouveau, conforme à celui de la Maçonnerie. Le régime orangiste, pour tout ce qui n'était pas aristocrates et parlementaires, demeurés dans leurs privilèges de caste allait cesser d'être un exemple. Sa corruption s'étalait au grand jour : on savait que, le Parlement étant devenu l'annexe de la Bourse, Robert Walpole payait la voix des députés cinq cents Livres pièce et que le montant des fonds secrets distribués à la presse était passé de 338.000 Livres en dix ans, de 1707 à 1717, à plus d'un million et demi, de 1731 à 1741. L'honneur, esprit ou ressort moral des monarchies tempérées, selon Montesquieu, s'en trouvait quelque peu terni. On allait pouvoir lui opposer la vertu qui animait les républiques tolérantes et modérées d'outre-Atlantique, dont la Pennsylvanie des Quakers, au moins, fournissait le modèle.

C'est ce à quoi vont s'employer les philosophes, tout au long du XVIIIe siècle.

 

La face cachée de l'Histoire moderne - Jean Lombard Coeurderoy

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